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Les cales
By Isabelle Jullien (première parution dans le bulletin de l'association #10 d'avril 2003)
 
     Un monde ignoré jusqu’à présent et découvert au fil des navigations en voile-aviron sur les rias bretonnes, un espace entre terre et eau, entre rivière et mer : les cales, qui prennent cent visages différents au gré des heures et des marées.
 
     Au petit matin la cale est déserte et silencieuse dans la brume, elle s’étire sur le sable à marée basse. Voici le premier pêcheur qui rompt le silence en tirant bruyamment son annexe à roulette jusqu’à l’eau. Il est pressé de partir, on a juste le temps d’échanger quelques prévisions sur le temps de la journée.
     Vers neuf heures la cale s’active, c’est le départ pour la pêche ou la promenade ; on descend les annexes, on s’écarte pour laisser accoster la barge de l’ostréiculteur qui décharge ses sacs d’huîtres, on observe la mise à l’eau toujours un peu compliquée des bateaux à moteur.
     A onze heures, voici le retour des premiers pêcheurs, fatigués mais heureux de leur pêche, qui accostent et bavardent entre eux en remontant leurs annexes, Idéfix, Courlis ou Mareva. Au bout du quai, au pied de la perche verte, une mère apprend à son petit garçon à pêcher à la crevette.
     Midi : des kayackeurs se sont installés pour pique-niquer ; un enfant jette un bâton à l’eau et son labrador plonge et replonge pour le chercher , infatigable…
     A quatre heures la mer est presque haute et la cale c’est la plage ! Des familles ont déployé leurs serviettes de bain et s’installent. On se retrouve, on se fait la bise (quatre fois, on est en Bretagne), on bouquine, on rêve, on regarde tour à tour ses voisins et le paysage en s’abritant les yeux du soleil derrière la main car la lumière est aveuglante, on déballe le goûter des enfants, on va tâter l’eau d’un orteil prudent.
     Il est cinq heures, la cale est agitée, pleine de vacarme à marée haute. Les enfants courent jusqu’au bord et se jettent à l’eau en criant, suivis par des chiens aussi excités qu’eux. Des bateaux accostent, les baigneurs sont priés de s’écarter.
     Vers six heures les mères rappellent les enfants et rassemblent leurs affaires, houspillent les retardataires qui tardent à rentrer. Les pêcheurs à la ligne s’installent et déballent leur petit matériel.
     A neuf heures les mouettes et les goélands ont pris possession de la cale et tous en ligne sur le bord attendent la marée basse.
     On vient faire un petit tour sur la cale vers dix heures après le dîner, pour voir le coucher du soleil. Le ciel est tout rouge, il fera beau demain. Pour le moment, il fait frisquet, on ne tarde pas trop.
     La cale se vide, on reviendra demain.
 
     Cales blotties au fond des ports, un peu délaissées, presque oubliées parfois, ou cales ouvertes sur la rivière ou la mer, animées, bruyantes au cours de l’été : Plouër-sur Rance, Port-Saint-Jean, la Landriais, la Passagère, Porz Even, Terenez, Penzé, Moulin-Mer à Logonna, Port Manech, Brigneau, Locmariaquer, le Passage à Saint-Armel, le Logéo… Au cœur de l’hiver, maintenant que les bateaux sont sous leurs taux et sous les hangars et que la dure lumière de l’été n’est plus là, tous ces noms et bien d’autres illuminent ma mémoire.
 
Isabelle Jullien, Seil 50, Guignette