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Lectures nautiques
By Armel Thibaud (article paru dans les bulletins #6 - avril 2001 - et #13 - septembre 2004)
 
     Trois hommes dans un bateau de Jérôme K. Jérôme est un livre que tout pratiquant de voile-aviron doit avoir lu. Publié il y a plus de 100 ans, célèbre pour l’efficacité de son comique, ce livre est le premier (le seul ?) écrit sur ce sujet. Le lecteur ayant pratiqué la voile-aviron a le plaisir de se reconnaître dans les aventures de ces vaillants canotiers. Le passage décrivant le montage de la tente sur le bateau a ravi l’auteur de cet article, courageux acquéreur de la tente de Canotage de France. Pour raviver le souvenir de ceux qui l’ont déjà lu et pour donner envie aux autres je vous invite à lire les deux extraits suivants :
 
« Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à trois heures et demie. Le fleuve y est d’une beauté exquise, juste avant d’arriver aux portes, et le canal de décharge est charmant ; mais n’essayez pas de le remonter à la rame.
« Je le tentai une fois. J’étais aux avirons, et je demandai aux copains qui étaient au gouvernail s’ils croyaient que ce fût faisable. Certes oui, rien de plus faisable, me répondirent-ils, à condition de souquer ferme. Nous étions alors juste sous une petite passerelle qui franchit le canal entre les deux barrages. Me courbant sur les rames, je me mis à souquer.
« Je ramais superbement, à longs coups d’un rythme égal. Mes bras, mes jambes, mon torse y coopéraient. Je réalisai un excellent coup d’aviron, merveilleusement rapide, et ce fut un travail de grand style. D’après mes deux amis, c’était plaisir de me voir. Au bout de cinq minutes, persuadé que nous devions être près du barrage, je levai les yeux. Nous étions toujours sous la passerelle, exactement au même point qu’au début, et devant moi ces deux idiots se tordaient de rire. »
 
 
[...]
 
 
« Ce soir-là, néanmoins, le destin avait à coup sûr fait erreur, en nous mettant le vent arrière au lieu de nous l’installer dans le nez. Nous nous gardâmes bien d’en rien dire, et nous empressâmes de hisser la voile avant qu’il se fût aperçu de la méprise. Nous nous installâmes dans le bateau en des poses méditatives ; la voile se gonfla, tira, grinça contre le mât, et le canot vola sur les ondes.
« Je barrais.
« Je ne connais pas de sensation plus passionnantes que d’aller à la voile. On n’en peut éprouver, sauf en rêve, qui s’approchent davantage de vol. Le vent de la course vous emporte indiciblement sur ses ailes. Vous n’êtes plus désormais cet être lourd, pétri d’argile, qui se traîne péniblement sur le sol. Vous faites partie de la nature ! Votre cœur bat contre le sien. Ses bras merveilleux vous soulèvent et vous attirent sur son sein. Votre âme communie avec la sienne ; vos membres s’allègent ! Les voix de l’air chantent autour de vous. La terre vous paraît lointaine et minuscule ; et les nuages, qui touchent presque votre front, sont des frères auxquels vous tendez les bras.
« Nous avions tout le fleuve à nous, si ce n’est que dans le lointain nous apercevions, à l’ancre au milieu du courant un bachot de pêche dans lequel étaient trois pêcheurs. Notre canot volait sur l’eau, et les rives boisées défilaient, nous nous taisions.
« Je barrais.
« En approchant de ces trois hommes qui pêchaient, nous découvrîmes que c’étaient des vieux messieurs à l’air grave et solennel. Assis dans le bachot sur trois chaises, ils surveillaient attentivement leurs lignes. Le rouge couchant répandait sur les eaux une clarté mystique et faisait une nimbe d’or aux nuages amoncelés. C’était une heure d’extase enchantée, d’espoirs et d’aspirations sans limites. Notre petite voile se détachait sur le ciel de pourpre, la brume nous entourait, estompant de ses ombres le paysage, et derrière nous montait la nuit.
« Pareil aux chevaliers de quelque vieille légende, nous voguions sur un lac de mystère, vers le royaume inconnu du crépuscule, le grandiose pays du couchant.
« Nous n’arrivâmes pas au royaume du crépuscule ; nous allâmes donner en plein dans le bateau où ces trois vieux messieurs étaient à pêcher. Nous ne comprîmes pas tout de suite ce qui était arrivé, car la voile nous bouchait la vue, mais d’après la nature du langage qui s’élevait dans l’air du soir, nous comprîmes que nous étions arrivés à proximité d’êtres humains, lesquels n’étaient pas du tout contents. »
 
Armel Thibaud, Seil 50, Guignette