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Le Danube en Seil (Août 1995)
By François Lelièvre (première parution dans le bulletin de l'association #5 de l'année 1995)
 
     Pour la deuxième année l’équipe de Voiles de Loire était invité par l’ami Rolland Vuffray, citoyen helvétique et grand connaisseur des traditions et embarcations fluviales à un périple au cœur de l’Europe, après avoir en 1994 rallié le lac de Neuchâtel au Rhin. 1995 était consacré au Danube sur sa partie autrichienne de Passau dernière ville de Bavière jusqu’à Vienne, capitale presque frontalière du petit état autrichien après l’avoir été de l’immense empire austro-hongrois.
 
     Ce périple de trois cent vingt huit kilomètres en Seil fut effectué en cinq jours de descente ce qui fait assez peu de temps pour visiter. Le courant d’environ dix kilomètres à l’heure après les immenses barrages hydroélectrique explique pour partie cette performance.
 
     La flottille se composait de cinq embarcations curieusement représentatives de cinq grands bassins fluviaux : La Loire avec un futreau rustique et sa voile carrée, le Rhin avec un Whedling, le Rhône avec un canot lémanique, le Danube avec une Sile neuve gréée contre la tradition d’une voile carrée et enfin le Seil “Berlingot” représentatif plutôt de canotage de Seine ; toute embarcations de moins de six mètres, transportées et grées avec la simplicité qu’on connaît aux voile-avirons.
 
     Le Seil était armé par un équipage de quatre personnes, Bernard propriétaire du Seil N° 4, Laëtitia, mon apprentie de l’époque et Christiane dont c’était la première croisière.
 
     Départ vers neuf heures de Nantes, Seil en remorque ; autoroute toujours: nous traversons le Rhin vers 18 h aux environs de Strasbourg et parvenons à atteindre Regensburg, la Ratisbonne de Charlemagne, vers 22 h après un procès-verbal à régler sur place à la police germanique : un véhicule attelé ne devant pas dépasser les 80 km/h en Allemagne, ce qui ne doit probablement pas s’appliquer aux trente-cinq tonnes qui se doublent à 120 km/h.
 
     Après un bivouac sommaire nous atteignons notre point de départ vers 9 h: Passau est une ville fluviale impressionnante au confluent de l’Inn quasi torrentielle qui dévale depuis le proche Tyrol.
 
     Le Danube est navigable depuis Ulm, à deux-cent kilomètres et relié depuis peu au Rhin, cent kilomètres en amont par un canal grand gabarit qui est un modèle d’intégration écologique de la voie d’eau, un vieux rêve de Charlemagne qui permet à ces villes de recevoir de grands fluviaux-maritime hollandais ou des paquebots fluviaux de croisière français.
 
     Le temps de trouver un camping pour ranger les voitures et les remorques, la mise à l’eau est rapide d’une cale industrielle désaffectée. Nous nous sentons bien petit sur ce fleuve gigantesque qui de la forêt noire, presque l’Alsace, se jette en mer Noire aux confins de la Russie après deux-mille huit cent cinquante kilomètres tous soigneusement balisés sur la rive droite.
 
     Nous faisons escale dans le centre-ville afin de faire quelques provisions, le temps est maussade. La puissante architecture baroque de la cathédrale St-Stéphan ou de la Marienkirche ne nous dissimule pas les signes modestes de la batellerie gravés sur les linteaux de portes ou les pierres d’angles.
 
     Départ en milieu d’après midi à l’aviron de la flottille qui franchit son premier barrage en des écluses imposantes. Pendant vingt-cinq kilomètres nous naviguons sur la frontière entre Allemagne et Autriche pour atteindre enfin notre étape du soir à Niederranna cinq kilomètres plus loin où une accueillante auberge au bord du petit port nous réunis tous. Pendant le dîner Denis Levraux et Bernard Garet, musiciens du groupe Ellébore spécialistes du patrimoine ligérien nous présentent ce qui sera durant la descente notre bulletin quotidien chanté reprenant malicieusement les péripéties de la journée.
 
     Le lendemain matin un soleil éclatant nous permet de visiter un chantier artisanal de construction de Sile, ces petites embarcations à fond plat utilisées par les riverains du Danube et souvent propulsées avec rapidité à la perche le long de la berge.
 
Deuxième partie: Niederrana-Spitz: 107 km
 
     Après une dégustation de vins d’Anjou particulièrement revigorante avec nos hôtes du chantier, notre flottille reprend sa navigation entre les hautes frondaisons de conifères et de prairies qui garnissent les hautes collines granitiques du Mühlviertel au nord. La vallée resserrée offre de belles échappées sur des château-forts haut-perchés qui semblent surveiller les nombreux méandres à l’intérieur desquels de grandes fermes, anciennes abbayes ou de coquets villages ne peuvent nous retenir en raison du temps qui nous est compté. En effet le courant s’atténue en raison du barrage d’Aschach, un des plus puissants aménagement européens de basse-chute qui avec les autre géants qui barrent le fleuve jusqu’à Vienne à permis à l’Autriche de s’assurer son indépendance électrique et d’éviter le nucléaire.
 
     Après 47 km, le barrage d’Ottenshein où nous passons la nuit dans un petit port dont le bassin accueillant protège bien du batillage matinal des lourds vaisseaux marchands. A l’aval des barrages, le courant est puissant, presque 10 km/h et nous nous engageons dans un défilé où un vent de face, force 3 fatigue nos avirons et nous incite à envoyer la misaine pour la première fois. Grâce au courant nous faisons un cap étonnant dans un petit clapot formé. La descente vers Linz est très excitante et de nombreuses fenêtres s’ouvrent pour regarder le petit tricolore qui s’agite au pic de vergue, inédit sur un cours supérieur du Danube ignorant totalement la voile.
 
     Nous nous amarrons à Linz, capitale de la Haute-Autriche pour faire un rapide déjeuner et tour de ville: la Hauptplatz et sa colonne baroque époustouflante pour rappeler que la ville avait échappé à la peste, à l’incendie et aux turcs. Réembarquement trop rapide, nous traversons le port fluvial au milieu d’un inquiétant ballet de pousseurs gigantesques qui nous donnent l’impression d’être une souris dans la cage aux éléphants. Une plaque indicatrice du village de Mauthausen, rappelle que malgré les charmes touristiques du bourg, les carrières de granit qui ont fournies la plupart des pavés de Vienne ont prétexté la création en 1938 d’un camp de concentration où 200 000 personnes furent détenues, 100 000 trouvèrent la mort, un autre visage de la riante Autriche !
 
     La vallée s’élargit en un vaste et fertile bassin alluvionnaire, le Machland. Nous faisons étape à Grein, où se trouve un musée de la navigation que nous ne pourrons visiter.
 
     De Grein à Ybbs, le Studengau encaissé entre les hautes falaises boisées qui dominent de près de 400 m le fleuve est un passage héroïque et romantique avec ses châteaux accrochés aux éperons. Nous apercevons les premiers voiliers de plaisance sur les bords du magnifique plan d’eau formé par le barrage d’Ybbs-Persenbeug puis abordons une large plaine alluviale: le Niebelungengau, cadre de plusieurs épisodes de cette célèbre légende.
 
     Il est bien tard et la nuit règne sur notre dernier éclusage d’une journée de 43 km: Dans un vacarme wagnérien les portes s’ouvrent juste dans l’axe de la splendide abbaye de Melk, illuminée. Un spectacle saisissant réservé aux seuls vagabonds du fleuve, qui auront dans une obscurité totale à trouver un appontement décent avant d’envahir une accueillante taverne et essayer de dormir sous des voiles pas du tout imperméables! Le lendemain les nécessités d’un gigantesque paquebot strasbourgeois nous obligera à décamper prestement avant de pouvoir enfin visiter la célèbre abbaye, triomphe du baroque, en compagnie de sa tribu de gaulois, curieux de notre mode de croisière.
 
     Nous rembarquons en fin de matinée sous un crachin persistant qui nimbe les hauteurs de la Wachau, massif vinicole réputé en raison d’une exposition au soleil que nous aimerions aussi expérimenter. En raison du courant violent les 17 km qui nous séparent de Spitz sont vite parcourus. Nous visitons ce charmant village et son musée de la batellerie impressionnant. Des équipages de quarante couples de chevaux attelés à de savants trains de bateaux remontaient marchandises et passagers, tandis que de gigantesques radeaux les descendaient guidés par d’immenses gouvernails. Combien de poètes, musiciens et philosophes ont transités sur ces flots. Mozart n’a-t-il pas passé le tiers de sa vie en déplacements ?
 
Troisième et dernière partie: Spitz-Vienne
 
     Le temps hélas presse les bateliers et c’est à regret que nous voyons défiler sans aborder le site ravissant de Dürnstein et son clocher baroque où la tradition situe la captivité de l’anglo-angevin Richard Ier Cœur de Lion en 1193 au retour de la troisième croisade pendant laquelle il aurait offensé Léopold V, duc d’Autriche.
 
     Nous faisons étape dans le port de Krems, cité qui clos les collines de la Warschau. Après un dîné à bord où la confusion de l’huile avec le liquide vaisselle nous obligera à nous passer de salade de concombre, nous visitons rapidement cette jolie cité de 23 000 habitants dont les nombreuses demeures bourgeoises et cours d’abbayes témoignent de la prospérité engendré par le trafic danubien. Le camping qui jouxte le port nous impressionne par son système de tri des déchets, nouveau pour nous en 1995.
 
     C’est à bord, tous les quatre, que nous passons la nuit après avoir installé les planchers du Seil en pontage, confort un peu dur mais suffisamment réparateur pour les rameurs au long court.
 
     La dernière étape de 66 km nous attend, jusqu’aux portes de Vienne. Le paysage de vallée inondable derrière de puissantes digues est assez monotone. Au loin vers le sud, pendant des kilomètres , la puissante silhouette de l’abbaye baroque de Göttweig perché sur une colline de 449 m d’altitude alors que nous sommes à moins de 200 m, semble un château de conte de fée.
 
     Dans l’après-midi nous faisons étape à Tulln. Cet ancien camp romain fortifié, le Danube ayant été longtemps le “limès” septentrionnal de l’empire des Césars, a été ensuite la première capitale de l’Autriche sous la famille Babenberg de 1042 à 1113. C’est aujourd’hui une ville commerçante dotée d’un important port et bassin de plaisance très fréquenté en raison de la proximité de Vienne. C’est ici que se tient le salon nautique autrichien annuel.
 
     La nuit commence à tomber quand la Sile motorisé qui assure la direction de la flottille nous fais signe d’avoir à parer au courant , assez violent à l’approche de Vienne pour enfin nous réfugier dans le port privé de Klosterneuburg où nous héberge le club nautique des pompiers et sauveteurs de Vienne. Une impressionnante flottille de petites “Sile” sert aux entraînements à la perche ou pigouille le long du fleuve.
 
     Klosterneuburg qui a été avant Vienne et après Tulln la seconde capitale de l’Autriche entre 1113 et 1156 abrite une immense abbaye créée en 1133 . Danube et catholicisme sont bien les deux repères fort de ces allemands du sud qui ont vécu des rapports contrastés avec les allemands du nord luthériens et prussiens , tout en jouant le rôle de bouclier contre la pression ottomane dans cette “marche de l’est”.
 
     Après un jour de visite, Vienne sera franchie le surlendemain par notre flottille par le canal du Danube, ancien bras qui sert aujourd’hui de lieu de canotage avec de nombreuses guinguettes, pour une remise sur remorque sur la cale géante du port de commerce de Vienne, en aval de l’agglomération.
 
     Le retour sera tranquille, avec étape à Salzbourg et en Bavière avant de regagner la France, où ce Seil N° 17, sera livré à notre ami Daniel Leutwiller sur le lac Léman.
 
     En effet entre avaries de moteurs et flambage du mat pour le canot lémanique, seul le Seil restera totalement opérationnel jusqu’à la fin. Ses rangements nombreux nous ont permis de franchir élégamment les nombreuses écluses du parcours sans montrer le fouillis des bateaux traditionnels plus ouverts. Le temps trop court de cette descente ne nous aura pas permis de visiter à notre gré. Trop peu de voile, le vent étant souvent faible et de face.
 
     Il suffit de prendre face à la lame le batillage des lourds convois fluviaux ou des paquebots, les plus gênant étant les plaisanciers à moteurs très irrespectueux des petits bateaux. Une descente donc à renouveler en prenant plus son temps ; y a-t-il des volontaires pour un déplacement en petit groupe ?
 
François Lelièvre