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Robert Louis STEVENSON. En canoë sur les rivières du Nord
Article paru dans le bulletin de l’association #16
 
     R. L. Stevenson ,poète et romancier écossais, est célèbre pour avoir écrit L’Ile aux trésor. Mais il a écrit d’autres livres passionnants comme Voyage avec un âne à travers les Cévennes bien connu des randonneurs à pied. Ceux qui pratiquent le canoë, le kayak ou le canotage ne devraient pas manquer de lire En canoë sur les rivières du Nord dont voici un extrait.
 
     […] La rivière était plus dangereuse ici, elle courait plus torrentueuse ; les remous étaient plus soudains et plus violents. Toute la descente nous avait soûlés de difficultés. Tantôt c’était un barrage qui pouvait être franchi rapidement, tantôt c’en était un autre si peu profond et si hérissé de piquets qu’il nous fallait tirer les barques de l’eau et les transporter plus loin. Mais le principal genre d’obstacles était le résultat de vents récents. Tous les deux ou trois cents mètres un arbre déraciné était tombé à travers la rivière et, d’ordinaire, en avait entraîné plusieurs dans sa chute. Souvent il restait un passage libre à l’extrémité et on pouvait doubler ce promontoire de feuillage et entendre l’eau tourbillonner en aspirant parmi les branches. Souvent aussi, lorsque l’arbre couché s’étendait de rive en rive, il y avait du champ, en s’aplatissant tout à fait, pour traverser par-dessous, canoë et tout. Parfois il était nécessaire de grimper sur le tronc lui-même et de faire passer les bateaux en les tirant et, quelquefois, aux endroits où le courant était trop impétueux pour agir de la sorte, il n’y avait d’autres moyens que d’atterrir et d’opérer un transbordement. Cela provoqua une belle série d’incidents durant le parcours de la journée et nous tint constamment en éveil. Peu de temps après notre réembarquement, tandis que j’avançais en tête à bonne distance, toujours empli d’un noble et triomphant enthousiasme pour le soleil, la rapidité de l’allure et les cloches des églises, la rivière, à un tournant brusque, allongea une de ses serres de fauve, et j’aperçus un autre arbre tombé à la portée d’un jet de pierre. En moins de rien, j’abaissai le dossier de mon siège et visai un point où le tronc paraissait assez bombé au-dessus de l’eau et les branches pas trop touffues afin de me permettre de glisser par-dessous. Lorsqu’un homme vient de faire acte d’éternelle confraternité avec l’univers, il n’est pas à même de prendre de sang froid de bien grandes décisions. Et celle-ci qui pouvait être pour moi d’extrême importance, je ne l’ai guère prise sous un astre bénéfique. L’arbre m’accrocha par la poitrine et, tandis que j’essayais encore de m’aplatir et de forcer le passage, la rivière me tira l’affaire des mains et m’enleva de mon bateau. L’Arthébuse vira sur elle même, dériva, se coucha sur le flanc, se débarrassa de tout ce qui pouvait encore rester à moi à bord et, ainsi délestée, fila, penchée sous l’arbre, se redressa et descendit gaiement le courant.
 
     J’ignore encore combien il me fallut de temps pour me hisser, non sans peine, sur l’arbre auquel j’étais resté accroché, mais ce fut plus long que je ne l’eusse souhaité. Mes pensées étaient d’un caractère grave et presque sombre, toutefois je demeurai cramponné à ma pagaie. Aussitôt que je parvenais à soulever mes épaules, la violence du courant me tirait par les talons. Et il me semblait, d’après leur poids, porter toutes les eaux de la rivière dans les poches de mon pantalon. Nul ne peut savoir, sans en avoir fait l’expérience, quel tiraillement mortel la rivière exerce sur un homme. La mort elle-même me tirait par les pieds, car c’était là sa dernière embuscade et il lui fallait maintenant prendre part en personne au combat. Et toujours je m’accrochais à mon aviron. A la fin, je rampai péniblement sur le ventre jusque sur le tronc et je restai étendu là, épuisé, loque mouillée, n’ayant plus qu’un sentiment confus de l’humour et de l’injustice.[…]
 
Extrait proposé par Armel THIBAUD- Guignette